vendredi 5 avril 2013

Y'a pas que Père Castor qui raconte des histoires!

A la proue du navire, le vent rabattant ses longs cheveux vers l'arrière, Francis rêvait...... Ces dernières semaines avaient été rudes et fatigantes mais enfin, malgré toutes les embuches qu'il avait envisagées, il arrivait presque au but.

Né à l'aube du XVII° siècle à Londres, ses deux grands pères, l'un membre de la Chambre des Communes et l'autre évêque de Winchester, avaient appris à Francis Day opiniâtreté et diplomatie, lui avaient donné le gout de l'aventure et l'esprit d'ambition, et ceci, couplé à une solide éducation à Eton, lui avait ouvert les portes de l'East Indian Company, qui faisait rêver tous les jeunes en quête de découvertes.

En poste à  Masulipatnam depuis presque 6 ans, il avait voyagé en 1637 pour découvrir la côte de Coromandel, pays sauvage où les frangipaniers et les hibiscus embaument de leur parfum subtil. Et il y eut cet Ayyappa Nayak, frère du très puissant Nayaka régnant sur la côte de Pulicat. S'il ne lui avait pas donné l'idée de demander une zone côtière à son frère, il serait reparti sans y penser. Non loin de Santhome, petite place tenue par les portugais.... un bien joli coin de paradis ! Et puis, les champs de coton sont vraiment faciles d'accès, les prix seront certainement bien plus faibles qu'à Surat, dans le nord de cette Inde immense.

Restait, tâche bien ardue, à convaincre les responsables de la Company. Ce nouvel agent à Masulipatnam, cet Andrew Cogan, dont on avait dit qu'il serait difficile à convaincre, finalement, a non seulement accepté de jeter un oeil au projet, mais encore s'est complètement investi dans son étude.
Et puis il y a eu les big chefs, ceux de Surat; ceux -là, ils ne se prennent pas pour rien et la lettre détaillée qu'ils leur ont envoyée était très diplomate et respectueuse, mettant bien en avant les grandes qualités de cet endroit pour accroître les territoires de la Couronne. La réponse n'était pas spécialement positive ..... "votre projet mérite de plus amples réflexions et délibérations .... nous avons besoin de plus de précisions sur les possibilités futures et les risques encourus..... nous ne pouvons vous suivre dans cette entreprise, mais si vous jugez bon d'aller plus avant, nous vous souhaitons bonne réussite...."
Des employés plus obéissants eussent peut être pris plus de temps avant de se lancer, mais c'était sans compter sur l'esprit aventureux de Day et Cogan. De plus, les deux navires étaient prêts, les 50 colons volontaires avaient embarqué, rendez-vous était pris avec le Nayak , les cadeaux avaient été choisis, le départ était prévu pour la marée suivante.......alors, fi de la tiédeur des responsables de Surat!

Les galions Eagle et Unity avaient vogué sans histoire en ce mois de février 1640, on approchait. Quelque chose laissait supposer que ce voyage allait changer l'histoire de la Company, et peut être, pourquoi pas, l'histoire de l'Angleterre..... Oui, Francis ne le savait pas encore, mais par son entreprise, le royaume d'Angleterre allait devenir un empire .....

-"Terre, terre ..... nous sommes en vue de Santhome! Encore quelques encablures au nord et nous y sommes!"
En effet, c'est sur une plage de sable fin que viennent  débarquer les occupants des deux galions. De frêles esquifs en bois, des huttes de palmes tressées, des traces de pieds nus dans le sable..... le paradis est à leurs pieds, enfin! 20 février 1640 .... date à noter sur le livre de bord, sur le grand livre de l'histoire de l'Angleterre!

Les pourparlers avec le Nayaka vont bon train, et après avoir fait le tour du site à cheval avec lui, montant son superbe marvari, l'accord est enfin trouvé. Le village de Madraspatnam, situé entre les rivières Adyar et Coovam, est confié aux anglais pour deux ans, et le Nayaka les aidera financièrement pour la construction d'un fort.

Le 1er mars, soit moins de deux semaines après leur arrivée, les travaux débutent. En attendant, des huttes improvisées sur le sable offrent un abri précaire aux colons, leur vie n'est pas aisée, d'où la rapidité avec laquelle ils se mettent au travail.

Un matin de mars, une discussion animée filtre de la cabane de Cogan.
- " Mais pourquoi? Il nous avait donné son accord pour nous aider financièrement! Il n'a donc pas d'honneur?!
- Il rejette la faute sur l'interprète! Pas une pagode (ndlr: la pagode d'or était la monnaie du lieu et de l'époque)! Pas une seule ne viendra du Nayaka!
- Mais comment allons-nous pouvoir édifier les bases d'un comptoir sans argent, ni de Surat, ni du Nayaka?
- Il va falloir trouver des idées. En attendant, nous utiliserons l'argent que j'ai emporté de Masulipatnam, j'enverrai en chercher d'autre et nous allons continuer à écrire à Surat, ils finiront bien par comprendre que notre emplacement est source de profits futurs. Depuis le début de la construction, toutes les dépenses sont notées clairement donc ils auront tous les détails qu'ils voudront. Et vous avez vu comme la population locale est accueillante: plus de 400 familles de tisserands sont venues s'installer aux alentours et nous fournissent en toile et vêtements!
- Peut être pouvons nous lancer un emprunt également, je vais y réfléchir.
- Oui, il faut construire ce fort! Si le Nayaka changeait d'avis et nous envoyait ses troupes, nous serions en bien mauvaise posture! Même s'ils ne sont équipés que de coutelas face à nos arquebuses, j'ai peur que nous ne puissions les retenir longtemps....

- De plus, je ne sais si leurs casques sont vraiment efficaces, mais en tout cas, ils terrifient nos hommes...
- Alors plus d'hésitation, continuons!"

A l'aube du 12 mars, une forte tempête déferla sur la côte. Les huttes s'envolèrent, les colons virent sans rien pouvoir y faire l'Eagle, dangereusement secoué puis, brutalement, son mouillage cédant, qui allait se perdre dans l'Océan.....
Ce fut un nouveau coup dur, mais il ne remit pas en cause leur opiniâtreté.

La construction du fort allait bon train, on allait chercher de l'argent à Masulipatnam. Les nouvelles de Surat n'étaient pas vraiment bonnes mais on restait confiant quant aux richesses que développerait ce nouveau comptoir et donc, sur l'indulgence finale de Surat et de Londres.

Les bastions furent construits en premier, le fort ferait 100 mètres du nord au sud et 80 mètres d'est en ouest. Une bonne partie de la structure primitive était achevée le 23 avril, jour de la St Georges; dès lors, on décida de placer le fort sous la protection de ce saint, ce qui lui valut son nom définitif de Fort St Georges. On invita les locaux à venir s'y installer; ils s’acquittaient du versement  d'une certaine somme, ce qui leur donnait le droit de construire une maison à l'intérieur du fort, et qui les assurait d'une exemption de taxe sur leur commerce pour les 30 années à suivre. En quelques mois, on comptait plus de 70 maisons dans le fort et les caisses se remplissaient doucement.

1641, plus d'un an après le début des travaux.
-" Monsieur, Monsieur...... un navire de la Company est en vue! Venez!"
Oui, c'était bien un bateau venant de Surat. Mais il n'était pas porteur de bonnes nouvelles.... Un ordre pour Francis Day: rejoindre Londres au plus vite! 

Il semble que les officiels de Londres n'aient pas apprécié que de simples agents aient pris des initiatives auxquelles, ni eux-mêmes, ni les responsables de Surat n'avaient pensé..... ils en ont pris ombrage et ont accusé Day d'avoir utilisé l'argent public à des fins privées; de plus, comme ils le disent eux-mêmes, il s'agit de 'dépenses exorbitantes'.... Enfin, les capitaines de bateaux de guerre l'accusent d'avoir choisi un très mauvais endroit puisque pas de possibilité facile d'ancrage. Les capitaines de navires de commerce en rajoutent en disant que le déchargement est difficile, qu'il faut attendre la marée haute, même en utilisant les petites pirogues locales.

Day se trouve acculé de toute part et sa ligne défense est bien triste: il accuse Cogan d'être le responsable de tout, étant son chef supérieur...... il retournera au Fort St Georges le 4 juillet 1642, porteur d'une lettre accusant Cogan et l'enjoignant de rejoindre Londres au plus tôt.

Et pourtant, durant cette année écoulée, celui-ci n'avait pas mesuré son effort et avait grandement fait avancer les travaux, de même qu'il avait déjà fait prospérer la ville. Mais il dut, plein d'amertume, retrouver le climat londonien et la hargne de ses supérieurs.

Ayant pris soin d'apporter les courriers de Surat qui ne donnaient à aucun moment l'ordre de construire un fort, il put néanmoins montrer que les autorités de la Company en Inde les félicitaient de leur réussite à obtenir une parcelle de terrain, de l'autorisation du Nayaka pour construire et enfin, évoquaient avec eux les belles perspectives d'approvisionnement en tissus.....Il put prouver également que les décisions avaient été prises conjointement avec Day et d'autres agents de Masulipatnam.
Mais Londres condamna très violemment le coût des dépenses, même si Cogan leur exposa les comptes et leur expliqua comment il était prévu de rembourser grâce aux emprunts déjà en place. Rien n'y fit, il fallait faire un exemple et on lui demanda de démissionner de la Company. En outre, tous ses biens en Angleterre furent confisqués. Il mourut dans le dénuement total.

Et pourtant, c'est grâce au développement de Fort St Georges et de Madras que la Company des Indes put se développer tant et si bien que la Couronne d'Angleterre put faire de l'Inde une colonie et du Royaume un Empire!

Et ça, l'East Indian Company s'en doutait car, s'ils condamnaient Cogan, ils ne demandaient pourtant pas l'arrêt des travaux ! Bien au contraire, ils envoyèrent du renfort pour continuer et améliorer ce qui deviendrait très vite la capitale anglaise de l'Inde avant que Calcutta n'apparaisse.

Les indiens aujourd'hui reconnaissent la détermination, l'enthousiasme et l'énergie développés par Andrew Cogan, qui est à l'honneur dans le musée du Fort Saint Georges. C'est bien justice !!!

A partir du moment où Londres envoyait des fonds et de la main d’œuvre, les travaux évoluèrent  plus facilement. En 1653, le premier fort était achevé. Mais très vite, il devint trop petit et les agrandissements successifs s'imposaient.

Le nombre d'habitants croissant, l'installation d'un gouverneur officiel aidant, on décida de construire une église dans le fort. Le gouverneur Streynsham leva une souscription à cet effet et  les travaux commencèrent le 15 aout 1678. C'est un chef artilleur, William Divon, qui en fit les plans et qui supervisa la construction.
 Peut être est-ce la raison pour laquelle il la construisit avec des murs de 2 m d'épaisseur, tel un blockhaus .... Ceci dit, cela la sauva des tirs d'artillerie français au XVIII° siècle! Au départ, seuls les nefs et le choeur étaient prévus. 

                                 

Consacrée le 28 octobre 1680, l'église St Mary se vit adjoindre une tour en 1701 puis un vrai clocher en 1710.
Comme les photos sont interdites dans tout le fort actuellement (because c'est le siège du gouvernement et ils sont paranos avec un soldat tous les 10 mètres), je n'ai que des photos de l'intérieur de l'église, faites sans flash pour ne pas me trahir.....
 la nef et le chœur au fond
une porte donnant sur le jardin au sud

le dit jardin , super calme et frais

  Il y a de très nombreux ex-voto dans cette église et certains sont assez étonnants, comme celui ci-dessous qui fait mémoire d'un soldat mort des effets d'un coup de soleil.... pas cool !

 au fond, la tribune, érigée en 1760, donc bien plus tard
et la poterne sous la tribune qui permet de sortir discrètement de l'église

des vitraux très fins

et des orgues du XVIII° siècle..... les tuyaux sont étonnants, comme s'ils étaient en corne

L'église St Mary est le seul bâtiment survivant du fort initial hormis la maison du gouverneur, appelée Fort House, et siège depuis toujours et encore aujourd'hui du gouvernement local, même si cette dernière a subi des modifications en 1698 et même une nouvelle forme avec des extensions en 1714.

En 1755, les officiers devenaient de plus en plus nombreux et il fallut construire encore et encore des baraquements pour eux ainsi que pour les hommes du rang. Un arsenal était également devenu nécessaire. Il fallait encore agrandir. Grâce aux schémas du Colonel Reid, on a les différentes étapes d'agrandissement du fort.
 Mais très vite, on fut gêné par la rivière qui coulait . Qu'à cela ne tienne, dès 1756, on nivelle la butte naturelle de Hog's Hill et on déverse les 6000 mètres cubes de terre dans l'Elambore River pour la combler en dérivant son cours. Tout ça à la pelle, la pioche et l'écuelle ..... quel boulot!
 Les artisans, de plus en plus nombreux à venir travailler aux alentours , fournissaient les cotonnades, les draps et les soieries nécessaires aux uniformes.
             


 Le commerce était vraiment florissant et offrait à la Couronne de forts dividendes.
En 1790, on acheta à Robert Hugues, un riche commerçant, un terrain près de la porte de la mer pour y construire l'Exchange Building. sa construction a été financée totalement par des jeux de loterie. C'est là que se passaient toutes les activités commerciales, accessibles à tous: détaillants, grossistes, commandants de bateaux, etc... C'est aujourd'hui le musée du fort. beaucoup d'objets y sont exposés, peu d'explications, très peu même.... mais intéressant tout de même.
balcon d'entrée du musée


En 1780, le fort s'étend sur 42 acres (soit 16 hectares) et la ville autour plus de 60 acres (24 ha). 3 portes principales renforcées par des bastions. Dans les murs, des salles voutées et des citernes, le tout permettant le stationnement de 6000 hommes avec l'eau nécessaire à leurs besoins. On creusa un fossé tout autour que l'on remplit de l'eau de la rivière grâce à des canaux. De la forme demi-décagonale, on passa à une forme demi-octogonale. Cette reconstruction, dirigée par un certain Paul Berfield, coûta une somme faramineuse de plus de 8 millions de roupies et elle entraina de multiples controverses car ce Berfield  fit fortune dans l'affaire! Quand on pense à Cogan qui était resté honnête et travaillait uniquement pour la Company, ça donne à réfléchir.....

En 1795, un bâtiment exclusivement réservé au change est construit, c'est dire l'importance du commerce international qui se joue à Madras! Les bateaux arrivant de plus en plus nombreux, on construit le 1er phare.



Gouvernment's House

Mais Madras n'a pas été toujours anglaise! hahahaha ..... 
En effet, entre les 16 et 21 septembre 1946, une grande bataille navale et terrienne à la fois, permet à l'escadre française, composée de 10 navires et 2000 hommes, et menée conjointement par La Bourdonnais, gouverneur de L'île Maurice et Dupleix, gouverneur de Pondichéry, de livrer la place aux français! Dans un premier temps, le 12 septembre, on présente un ultimatum au gouverneur anglais, avec permission de laisser sortir de la ville les femmes et les enfants. Mais sans réponse, le 16 septembre, on ouvre le feu depuis les navires. Le feu s'intensifie jusqu'au 28, date à laquelle les anglais acceptent la reddition de la ville. Le lendemain, entrée victorieuse des français et le pavillon français remplace celui de l'anglois après une victoire éclair. Mais il faudra la savourer rapidement cette victoire car, suite à une mésentente entre les deux gouverneurs français, la ville noire est rasée par Dupleix en 1748 en apprenant que La Bourdonnais l'avait revendue en douce aux anglais (tout enrichissement personnel est bon à prendre, semble-t-il...... y'avait pas encore de compte en Suisse à cette époque là mais il s'est fait choper quand même et embastiller). La ville donc ne resta donc française que deux ans simplement. Durant ce temps, les français avaient encore renforcé les défenses du fort.

Au début, les demeurent de la partie Nord du fort appartenaient à des marchands anglais, arméniens, portugais ou encore d'autres européens et la Company occupait le Sud. Mais au XIX°, la Company racheta toutes les propriétés individuelles, les démolit et construisit à leur place des bâtiments publics.


Enfin, pour conclure sur le Fort St Georges, le mât sur lequel a été levé les couleurs, anglaises ou françaises, pendant plus de trois siècles, provenait d'un navire français coulé au XVI° siècle par les anglais. Ils récupérèrent le mât, haut de 46 m, et symboliquement, y hissèrent les couleurs du roi d'Angleterre.
      
           
En 1990, le bois était devenu trop vieux et l'ensemble risquait de choir, il fut donc décidé d'en refaire un à l'identique. Cette fois, c'est le drapeau indien qu'il fait flotter au vent.

Et voilà, j'ai fini mon histoire...... oufffff! parce que mine de rien, elle m'a demandé plus de 5 jours de recherches, de traduction, de mise en forme ..... et nous sommes rentrés de vacances hier soir donc j'ai peut-être dix articles en retard, avec de super belles photos et des visites archi intéressantes..... donc à bientôt!

1 commentaire:

  1. Passionnante à lire cette histoire du fort st Georges !! Quelle époque fabuleuse ces découvertes ! Merci Delphine...
    Danette

    RépondreSupprimer